La Moderne
Elle voulait être meneuse, prendre, servir, manoeuvrer. Elle aspirait à plus de stabilité, elle, la délicieuse instable. Mais son coach, trompé par sa polyvalence, ses formidables capacités d'adaptation, la baladait de gauche à droite, de droite à gauche même, sans jamais l'installer dans l'aisance. Un bouche-trou précieux, charmeur, capable de toutes les bravoures sur chacun des centimètres carrés de l'aire de jeu. Suffisamment chevronné pour signer des toiles de maître à l'Euro de Hongrie, l'Euro de la désolation, suffisamment dégourdi pour ne rien laisser transpirer de son inconfort.
La pépite de Kingersheim est une jeune ancienne, aussi intime avec les pionnières qu'à l'aise avec les minettes. Une fille discrète, timide, parfois même énigmatique. Parfois même froide. Une joueuse merveilleuse aux talents innombrables. Une joueuse moderne, puissante, forte en défense. Une courageuse. Une buteuse. La meilleure arrière de l'équipe de France. Le leader qui doit la conduire vers les sommets vertigineux.
Étonnante demoiselle, épanouie depuis peu, sans doute depuis son séjour alambiqué au Havre. A Besançon, pendant cinq ans, elle avait vite grandi, vite stagné. Elle avait besoin de changer d'air, conquérir de nouveaux horizons, relever d'autres défis. Là-bas, dans la difficulté, elle a donc mué. Une mutation prolongée à Issy-les-Moulineaux, maison d'accueil fort confortable. Depuis deux ans, elle respire à pleins poumons, badine avec les copines, s'implique sans frémir pour installer le club. L'évolution n'a échappé à personne, certains se sont même précipités pour la maquiller en VRP sexy... Mauvaise idée. Le rôle de Sophie Herbrecht ne dépasse pas le parquet, la vie du groupe. Vendre n'est pas dans sa nature. Donner, si...
Donner sans rechigner. La belle n'est pas une avare. Dans l'embarras, elle ne baisse ni les bras, ni la tête. Elle avance crânement. Têtue, oui, obstinée. Elle peut louper dix fois et oser une onzième. Marivauder avec l'échec et rejaillir aussitôt.
Olivier Krumbholz se délecte de son caractère. Il souhaiterait qu'elle évolue encore, dans la prise de risques, l'explosivité. Dans l'alternance passes - tirs aussi. Mais il aime son fier soldat, ses emportements, sa persévérance, son opiniâtreté.
Un soldat désormais installé à un poste bien défini. Dans la ligne d'attaque, elle occupe le flanc gauche, le flanc fort. Sa puissance y fait merveille. Ses tirs mettent les gardiennes au supplice. Longtemps, les défenses n'avaient d'yeux que pour elle. Depuis peu, elles sont contraintes à plus de partage. Sophie Herbrecht profite goulûment de ce supplément de liberté. La moindre seconde d'inattention se matérialise d'une manière ou d'une autre, un but, une passe, un jet à sept mètres provoqué...
Vingt-cinq ans déjà... L'âge de la raison. La raison de la plus forte. Longtemps, elle ne s'est pas sentie à sa place. Aujourd'hui, elle sait exactement qui elle est. Et pourquoi elle est là. Pour briller. Pour gagner.